[Invitation au voyage] – Hurtigruten, ou quand les bateaux vont à la montagne…

 

Hurtigruten signifie en Norvégien, les Routes rapides, une dénomination bien banale pour ce qui est l’un des plus beaux parcours maritimes du monde. Il s’étend sur quelque 1 400 nautiques (2 600 km) entre Bergen et Kirkenes, bien au-delà du cercle polaire, dans les eaux littorales de Norvège, abritées la plupart du temps par un cordon d’îles et libres de glaces toute l’année, à cause de l’influence du Gulf stream.

La ligne est née à la fin du XIXème siècle, de l’esprit d’entreprise et de l’audace du Capitaine Richard With, seul à répondre à l’appel d’offres de son gouvernement, soucieux de désenclaver par une liaison maritime, les villages du Nord du pays, coupés du monde 5 mois sur 12 du fait du relief très accidenté, des tempêtes de neige et de la nuit polaire. Les tonnes de morue prises par leurs pêcheurs en hiver, ne pouvaient être commercialisées qu’en petite partie, car aucun  moyen adapté n’existait pour les transporter vers le Sud. Après avoir soigneusement reconnu la route avec son pilote, With appareilla de Trondheim le 2 juillet 1893, à bord du vapeur Vesteralen pour un premier voyage vers Hammerfest. Ce fut un succès et il marqua l’ouverture d’une liaison hebdomadaire avec 9 escales, qui continua à fonctionner lorsque l’hiver fut venu. Petit à petit, d’autres armateurs se joindront à l’aventure et le parcours s’étendra jusqu’à Bergen, au Sud, et Kirkenes, au Nord.

Cent dix sept ans plus tard, la Route rapide est toujours en activité. Elle dessert aujourd’hui, quotidiennement, un réseau de 34 escales, entre Bergen et la frontière Russe. D’une ponctualité devenue proverbiale, l’Express côtier quitte Bergen chaque soir pour se présenter « pile à l’heure » à chacun de ses « arrêts ».  Il y trouve un quai réservé et de petites gares, blanches, bleues, jaunes ou marron, qui affichent fièrement leur nom et auprès desquelles quelques voyageurs, des palettes de matériel et, parfois, une ou deux voitures, attendent son passage. Bien que le développement du transport aérien et du réseau routier, maintenant doté d’innombrables ponts, aient considérablement diminué sa clientèle utilitaire, contraignant le gouvernement à subventionner ce qui est, en Norvège, une véritable institution, l’Express côtier continue toujours à transporter des voyageurs et du fret.

Les 9 armements qui ont exploité la ligne tout au long de son histoire ont été regroupés au fil du temps, pour devenir, aujourd’hui, une entité unique, Hurtigruten ASA, qui met en œuvre 11 navires. Ils naviguent le long de la côte, dans une noria ininterrompue et effectuent le voyage aller-retour en douze jours. Les rencontres en mer ou au port sont donc fréquentes et saluées chaleureusement avec grands gestes et coups de sirène, lorsqu’il s’agit d’un « confrère » ami.

Afin d’essayer d’équilibrer ses comptes, Hurtigruten à progressivement développé, depuis les années 1980, un volet touristique d’accueil de passagers, qui effectuent généralement la totalité du parcours Sud – Nord ou son inverse, parfois même, l’aller et retour. Au-delà d’un simple moyen de transport, l’Express côtier est donc devenu une attraction touristique, qui connaît un succès grandissant[], car les voyageurs sont attirés par la beauté de la côte norvégienne, très découpée avec des montagnes qui plongent directement dans la mer, et par la possibilité d’atteindre facilement les hautes latitudes du Nord, où l’on peut observer en été le soleil de minuit.

Les cargos mixtes des débuts, aux aménagements sommaires, dortoirs et locaux sanitaires collectifs, ont cédé la place à d’élégants Ferries, spécialement dessinés pour la ligne, dotés de cabines confortables et même, pour certains, de quelques suites. Ne confondons cependant pas avec un paquebot de croisière : la plupart des aménagements restent simples. L’unité classique de vie est une petite cabine, équipée d’une couchette rabattable et d’un canapé transformable en second couchage, avec un compartiment sanitaire : lavabo, douche, toilettes. C’est surtout son emplacement et la taille de ses hublots qui en fixent le « luxe » !  L’ambiance à bord est sans artifices et les « animations » y sont discrètes et sans clinquant : un haut parleur vous avertit de l’approche d’une escale ou d’un site spectaculaire, du transit dans un passage délicat, propre à ravir les passionnés de navigation, ou du proche départ d’une excursion, car le programme touristique propose des incursions terrestres, qui quittent parfois le navire à une escale pour le retrouver plus tard, en un autre lieu.

A l’exception du dîner, qui est servi à table, les autres repas,où le poisson est très présent, sont présentés sous forme de buffets, ce qui ne nuit en rien à leur qualité. La seule cérémonie d’importance est le baptême, gentillet, au passage du cercle polaire et le quotidien à bord, est fait de contemplation de la nature, de brèves promenades dans des villages, souvent perdus, et de rencontres cosmopolites, car la croisière attire des clients de tous les pays.

Attention à ne pas trop flâner aux escales : de quelques minutes à quelques heures, leur durée est soigneusement minutée pour tenir l’horaire et indiquée aux passagers qui débarquent. Malheur à celui qui l’aura oublié et n’aura pas obtempéré au rituel coup de sirène, lancé 5 minutes avant l’appareillage : il trouvera un quai vide à son retour tardif, le bateau n’attend jamais…

En été, période de jour perpétuel dans le Nord et principale saison de fréquentation par les touristes, le parcours utile  s’agrémente de quelques « additifs » destinés à les satisfaire. Il y a ainsi, au lendemain du départ de Bergen, une splendide remontée du Geiranger fjord, où le navire se faufile sur plus de 100 km entre les montagnes, jusqu’à un petit village niché dans la verdure au pied d’un relief pentu. Du haut des falaises coulent des cascades, dont le groupe célèbre des 7 sœurs, dit aussi voile de la mariée. Après un tour sur lui-même, le bateau rebrousse chemin et reprend sa route vers le Nord. Il y a aussi le passage du Stokksund,  virage très serré dans un chenal étroit, mais cet exercice « gratuit » n’émerveillera que ceux pour  qui la manoeuvre est un spectacle. Les Commandants ne s’y risquent, d’ailleurs, que lorsqu’il y a peu de vent. Le troisième jour, le bateau est à Trondheim, ville importante mais agréable, avec ses entrepôts colorés et sa cathédrale, la seule de Norvège. Le jour quatre, on passe le cercle polaire.

Bientôt va apparaître le « mur des Lofoten » : une chaîne de montagnes escarpées qui semble barrer la route. Les escales de Stamsund et Svolvaer, se dérouleront à leur pied, puis le bateau se faufilera dans une splendide « vallée », le Raftsund, pour continuer à progresser vers le Nord. Il s’y livrera même, temps permettant, à une nouvelle « fantaisie » pour touristes, avec une démonstration de haute école manœuvrière : entrer jusqu’au fond du Trollfjord, à peine plus large que le navire et s’y retourner sur lui même dans un évasement, avant de revenir dans le « vrai » chenal.  Ce seront ensuite, le jour cinq, Harstad, puis Tromsö, capitale du Nord et ancienne base d’expéditions polaires. Une plaque y rappelle le départ, le 18 juin 1928, du Latham 47 de l’aéronavale française, mis a la disposition du grand explorateur Norvégien Amundsen pour aller au secours de l’italien Umberto Nobile, en perdition dans sa tentative de survol du Pôle Nord en dirigeable. Outre Roald Amundsen, il y avait à bord Leif Dietriechson, le Capitaine de corvette René Guilbaud, le Lieutenant de vaisseau Albert Cavelier de Cuverville, le Maître mécanicien Gilbert Brazy et le Second Maître radiotélégraphiste Emile Valette. Ils ne sont jamais revenus.

Voici maintenant le jour six et Hammerfest, un ensemble de maisons colorées qui constituent la capitale de la Laponie. Des ours blancs (en fonte) ont été lâchés dans un square de la ville ! C’est aussi le jour de l’escale à Honningsvaag avec l’inévitable excursion au cap Nord. Ce dernier s’est doté d’importantes installations touristiques et abrite…un buste de Louis Philippe, qui rappelle le passage, en 1875, de ce Roi de France, alors Prince d’Orléans. Par 71° 10’ 21’’ de latitude Nord, l’endroit est défini comme le plus septentrional d’Europe. La vérité oblige à dire qu’une pointe malicieuse du voisinage s’avance un peu plus que lui vers le pôle, mais elle était trop petite pour pouvoir accueillir magasin de souvenirs, bureau de poste ou cafeteria. L’intérêt économique a ses lois, qui ignorent la géographie.

La suite du périple, le jour sept,  est généralement plus agitée, car elle se déroule en mer ouverte. On y escale à Vadsö, hantée par le souvenir des dirigeables d’exploration polaire dont le mat d’amarrage est encore présent, puis à Kirkenes, qui est pour beaucoup de passagers le terminus du voyage. Cette agglomération limitrophe de la frontière Russe est classée « arctique » car elle n’est pas soumise à l’influence du Gulf stream. Conséquence, le fjord y gèle souvent l’hiver et n’est maintenu ouvert que grâce à un brise glace. A Kirkenes et sans s’arrêter plus longtemps qu’ailleurs, le bateau embarque une nouvelle cargaison de touristes et repart vers le Sud. Il revisitera de jour, les agglomérations où il avait escalé de nuit, lors de sa « montée ».

Un mot sur la navigation. Elle est aujourd’hui entièrement automatisée et le navire va de waypoint en waypoint exactement comme le font les avions de ligne. Le quart en passerelle – deux officiers dans des fauteuils – surveille évidemment de près les choses, prêt à reprendre immédiatement la main s’il le fallait, et il se charge des multiples manœuvres d’accostage et d’appareillage. L’express côtier se place toujours bâbord à quai, car c’est de ce coté que se trouve le portelone équipé d’ascenseurs (pour s’ajuster à la hauteur variable des quais et à la marée) et de rampes, qui permet l’embarquement et le débarquement des marchandises et des véhicules. Il y a 68 « couplés » arrivée / départ, à exécuter pendant chaque rotation !

Il arrive aussi, de nos jours, que l’express côtier prenne des vacances. Pour diversifier son activité et rentabiliser le créneau hivernal de moindre fréquentation touristique, Hurtigruten n’hésite pas à convertir ses Ferries en « navires d’expédition » et à proposer des croisières au Spitzberg, au Groenland et en Antarctique.

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Hurtigruten, ou quand les bateaux vont à la montagne…

Crédits texte & photos : M. Pujo

Une réflexion sur « [Invitation au voyage] – Hurtigruten, ou quand les bateaux vont à la montagne… »

  1. Bonjour,

    J’en suis maintenant à 6 voyages le long de la côte norvégienne et je ne m’en lasse pas… pas du tout 😉 Je n’y suis jamais allé en plein été et j’ai bien apprécié mes voyages en fin d’hiver, début du printemps avec les aurores boréales, la neige encore très présente au nord.

    Je garde aussi un très, très bon souvenir de mes navigations en Antarctique et Patagonie d’une part et au Goenland ouest d’autre part à bord de navires de l’Hurtigruten également.

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