DANS LE PORT D’ANADYR…

Les ports, comme les aéroports et les gares, ouvrent sur des mondes parallèles ; la plupart des voyages commencent sur ces seuils spatio-temporels. Si beaucoup ne savent pas ce qu’ils cherchent ou fuient en partant, moi je le savais.

Le soleil s’épuisait à percer le gris épais d’une matinée brumeuse en Tchoukotka. Pour la première étape de notre raid de 10 jours, nous nous apprêtions à traverser en motoneige la baie d’Anadyr (Liman) gelée depuis des mois. Il faisait froid et nous attendions près du port notre chef d’expédition, en parlant de tout et de rien. De la vapeur s’échappait de nos bouches et narines, aussitôt dissipée. Nous étions un peu comme ces troupeaux de rennes croisés par la suite, fumant de chaleur corporelle.

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Je m’éloignai finalement du groupe pour marcher seule dans le port désert et enneigé d’Anadyr. J’avais très envie de voir de près les bateaux pris dans la glace, pareils aux noisettes d’une tablette de chocolat… L’écho des voix s’affaiblit peu à peu. Je me retournai après un virage et ne vis plus personne, rien que des bateaux. Il y avait là des chalutiers, navires patrouilleurs, bâtiments de guerre, pétroliers…

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Les coques rouillées de certains disaient qu’ils étaient trop abimés pour appareiller encore. Abattus par les tempêtes et les vents polaires, ils restaient là, silencieux, comme plongés dans leurs souvenirs, la neige recouvrant leurs plaies. D’autres espéraient encore repartir, attendant le printemps de leur libération. De leurs hublots aux paupières blanches de neige, ils semblaient me fixer apeurés, transpirant de givre, comme s’ils craignaient mon jugement sur leur sort. L’un d’entre eux m’impressionna particulièrement par sa taille et son allure. Je quittai l’allée principale pour l’approcher, mue par la curiosité. Est-elle une bonne raison pour quitter ainsi le « droit chemin » ?

Je pensais pouvoir faire le tour du port mais les bateaux étaient trop nombreux et je n’avais pas assez de temps devant moi. L’ambiance était si étrange, propre sans doute à tous les ports en hiver, endormis sous la neige, envahis par la tristesse et le froid. Je pensais à Ostende, Amsterdam, Dunkerque, Mourmansk et tant d’autres…

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Dans ce port d’Anadyr, si tous les bateaux étaient différents et plus ou moins abimés, ils avaient tous le cachet du passé soviétique. Notamment celui qui m’avait tant impressionné et chagriné à la fois, car complètement creux, comme vidé de sa substance par le trou béant de sa coque.

Plus loin, je quittai une autre allée à la vue d’un bateau penchant dangereusement. Après l’avoir contourné, je vis qu’il était appuyé sur son faux jumeau. Ils se tenaient encore debout en se soutenant l’un l’autre. Je m’enfonçai dans le petit passage entre les deux. Pendant quelques secondes, j’eus la sensation furtive et oppressante que leurs masses compressaient l’air autour de moi. Une illusion, comme l’était la personnalisation des bateaux du port. Au bout du passage, j’aperçu finalement mon groupe et un rire éclata au loin.

La vie m’appelait…

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Par Julia Rugens / Souvenirs de mon voyage d’exploration et de repérage en Tchoukotka, Russie (ou Chukotka en anglais) SUITE

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