LE TRANSSIBERIEN ou LE BAM, VLADIVOSTOK ou PEKIN ?

Mon père est né en Extrême-Orient russe, dans la ville de Sovetskaïa Gavan (« Baie soviétique »). Un bout du monde ! Mon Dieu, comment notre Babouchka s’est-elle retrouvée là ? Il faut des siècles pour éclaircir certaines histoires de famille, d’autres restants à jamais ténébreuses. Bien plus tard, étudiant au Conservatoire de Kiev, mon père s’engagea plusieurs années comme steward à bord du train Moscou-Vladivostok. C’est d’ailleurs comme ça qu’il rencontra ma mère. Lui qui traversa la Russie des dizaines de fois dit aujourd’hui ne pas comprendre le rêve occidental du Transsibérien. Comme pour la plupart des Russes, ce ne serait pour lui qu’un moyen de locomotion, une utilité dont on se passerait volontiers, l’équivalent d’une motoneige pour un bucheron canadien.

Ceci-dit, je soupçonne mon père de vieillir…Il était plus sentimental qu’il ne le laisse paraître aujourd’hui… Il y a quelques années, il me confia ainsi avoir foncé une fois à toute allure vers le lac Baïkal, à l’arrêt de Sludyanka, pour remplir d’eau cristalline une bouteille de Champagne soviétique. Il s’émerveillait aussi des épais tapis de lédons recouvrant les monts baïkaliens. Enfin et surtout, nous, ses enfants, savons que vingt ans après son dernier voyage en Transsibérien, il conservait toujours précieusement une énorme pomme de pin de Sibérie, dont nous avions l’interdiction formelle d’extraire et manger les pignons desséchés !

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A mon tour, j’enchainai pendant mes études les jours, les nuits et les kilomètres en train. La grande différence entre un étudiant et un actif, c’est le temps dont ils disposent…. Si la Russie est grande, l’URSS l’était plus encore et ce n’est pas pour rien que les Russes adorent cette vilaine citation : « La Russie a deux gros problèmes : les idiots et les routes ». Les chemins de fer sont donc stratégiques pour la Russie, dont le réseau est incroyablement riche à l’aune de son immensité. Que de volonté politique et de sacrifices pour en arriver là. L’Armée impériale créa dès 1851 un corps dédié et les spécialistes se souviennent du manuel de stratégie de Denis Davidov, écrit pour ce grand pays continental qu’est la Russie. La construction du Transsibérien commença en 1891. Des années furent nécessaires pour percer la taïga, traverser les grands fleuves et rejoindre le Pacifique, une épopée digne d’inspirer un nouveau Sergio Leone. Le 6 octobre 1916, un an tout juste avant la Révolution d’Octobre, le dernier tronçon fut ouvert à Khabarovsk avec le pont sur le fleuve Amour. Un siècle plus tard, le Transsibérien est toujours la plus longue ligne ferroviaire au monde, sur huit fuseaux horaires.

Entre la Russie européenne et l’Extrême-Orient, via la Sibérie, ses rails portent quotidiennement des trains de catégories et générations différentes, aux milliers de passagers et tonnes de fret. Pour les puristes, la voie se termine à Vladivostok, face à la mer du Japon. Mais on peut aussi, à mi-chemin, du côté du lac Baïkal, filer au Sud avec le Transmongolien pour Pékin. L’un des tronçons les plus intéressants est appelé la Ceinture d’Acier de l’Empire. Elle longe le lac Baïkal en conservant toute l’originalité architecturale et technique de l’époque de sa construction, au début du XXème siècle … Un vrai voyage dans le passé ! Coincée entre le massif montagneux et le lac, la voie comporte 39 tunnels et plus de 500 ponts. 300 tonnes d’explosif furent utilisées pour percer la roche. Aujourd’hui classée monument historique, la Ceinture se prête encore en partie à une circulation à petite vitesse, ponctuée d’arrêts pour admirer le panorama.

Et connaissez-vous le Baïkal Amour Magistral (BAM) ?

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La seconde voie transsibérienne, parallèle à l’autre, commence au nord du lac. L’URSS fit de ce chantier historique une légende. Les Soviétiques le débutèrent en 1932. Très vite, le manque de ressources humaines apparut comme un problème majeur. Cela explique que le BAM soit l’œuvre de tout le pays et de plusieurs générations : initié par le corps militaire ferroviaire, poursuivi par des prisonniers de toutes catégories puis par le Komsomol, les jeunesses communistes… L’itinéraire, présentant de très grands obstacles naturels, était en 1889 jugé impensable techniquement par le colonel Voloshilov. Malgré tout, l’euphorie de la jeunesse, l’enthousiasme, le patriotisme et, il ne faut pas le cacher, le knout réussirent à mener à bien ce projet fou. Voire vertigineux et diabolique : là où il était alors impossible à l’époque de percer la crête de Mouïski Nord, les ingénieurs osèrent suspendre la voie au-dessus du vide avec le Pont du Diable. Sur ses jambes d’acier, la voie contourne la pente avec un virage sec, exposé aux avalanches… Le tunnel de Mouïski Nord de 15 300 mètres ne fut achevé qu’en 2003 !

Aujourd’hui, on peut hésiter devant les multiples déclinaisons du voyage en Transsibérien : Moscou-Pékin ou Moscou-Vladivostok ? D’Est en Ouest ou inversement ? Sur la ligne régulière ou en train spécial très confortable, comme L’Or des Tsars ?

Il y a quelques années, j’ai accompagné des amis français à bord du Transsibérien authentique, en hiver . Nous en parlons encore… Pourquoi les Français reviennent-ils souvent fascinés de ce voyage ?

Je laisse le dernier mot à mon père : « Il faut partir de Moscou, bouillonnante et ambitieuse comme toute capitale, comme toute jeunesse… On alterne les grandes et les petites villes, les gares, les minuscules stations en pleine taïga, les villages, les arrêts courts et prolongés, les fuseaux horaires et les climats… Toujours en mouvement, même sous la pluie battante, sous la neige ou le soleil étouffant, de jour comme de nuit. La densité de population chute après l’Oural et plus encore après le Baïkal. Moins d’arrêts, moins de monde, moins de rencontres mais de plus en plus de temps pour soi, et pas seulement à penser à la pluie et au beau temps… En ne regardant pratiquement plus l’heure, on se lève avec le soleil et on se couche avec les étoiles, en cessant de croire aux légendes du quotidien sédentaire, à sa propre légende. On se laisse progressivement faire, on s’abandonne à la vie et à la marche du temps, réduits à leurs essences. Il faut toujours aller vers l’Est et terminer par Vladivostok, là où le soleil se lève, même si on « perd » du temps au fil des fuseaux horaires. « Gagner du temps », cette obsession moderne, pourquoi faire ? La vérité, c’est la route. Peu importe combien de temps ça dure, l’important c’est comment ».

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Par Julia Rugens

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