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L’ours est son maître

Texte : Sébastien Holue

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Né en 1936 à Kamensk en Russie soviétique, Valentin Pajetnov se passionne dès le plus jeune âge pour la nature et la vie sauvage. Ses héros sont alors Mowgli, Tarzan, Tom Sawyer et Dersou Ouzala. Embauché à 15 ans comme ouvrier, il exerce les métiers de charpentier, soudeur, mécanicien et camionneur. A la suite de ses trois années de service militaire dans l’Extrême-Orient russe, qui lui font découvrir la taïga au bord du Pacifique, il décide de faire de sa passion son métier. En 1959, Valentin Pajetnov s’établit en Sibérie près du fleuve Ienisseï en tant que chasseur professionnel. Il pratique aussi l’exploration en solitaire et la pêche, mais sans assouvir sa soif de connaissance du monde animal. Il décide alors au bout de quelques années de reprendre ses études.

En 1963, il rentre dans sa région natale où, mécanicien-moissonneur dans la journée, il poursuit son instruction secondaire à l’école du soir. Après des études de zoologie à distance, il décroche ainsi un diplôme de biologiste-ingénieur des chasses. C’est en 1972 que Valentin Pajetnov, engagé dans la Réserve naturelle de la Forêt centrale (région de Tver), fait la rencontre décisive d’un éminent éthologiste, le professeur Krouchinski. Celui-ci l’encourage à se lancer dans l’étude de terrain de l’ours brun, précisément l’accompagnement des oursons orphelins en se substituant à leur mère, dans des conditions aussi proches que possible de la vie sauvage. Valentin Pajetnov a trouvé sa voie.

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Au point qu’il s’installe en 1985 avec sa famille dans un village abandonné du plateau du Valdaï, aux sources de la Volga. Boubonitsy est perdu dans une forêt de tilleuls, érables, bouleaux, trembles et sorbiers, où les ours se gavent aux beaux jours de baies, fraises des bois et champignons. Valentin Pajetnov y fonde une station biologique baptisée « Forêt pure ». Il souhaite pousser plus loin l’étude des ours et formaliser une méthode susceptible de rendre les orphelins à la vie sauvage. Le zoologiste s’abstient pour cela de toute caresse ou parole, les oursons ne devant même pas s’habituer à l’odeur de l’homme. Jusqu’au moment où, à l’âge de 18 mois, « les ours se séparent de leur mère, de moi en l’occurrence, et doivent subvenir seuls à leur subsistance ». La bête, alors en mesure de construire sa tanière sans apprentissage préalable, devient pleinement solitaire à l’âge de 2 ans.

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Valentin Pajetnov préfère parler d’« estime particulière » pour les ours, plutôt que d’« amour » : « Si je les aimais, je ne pourrais pas leur inculquer la peur des hommes. Or c’est là notre but. L’ours est un animal très intelligent. Si je l’aime, lui aussi m’aimera, car l’amour est souvent réciproque ». En 1993, la soutenance d’une thèse de doctorat ès sciences biologiques couronne sur le plan académique la démarche de l’ancien ouvrier. Plus important, sa méthode a aujourd’hui fait école.

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Jean-Pierre Thibaudat a consacré en 2000 un bel article à Valentin Pajetnov dans Libération. Deux livres du zoologiste ont été traduits en français par Yves Gauthier. Le premier est Avec les ours, paru chez Actes Sud en 1998. Le second est un livre autobiographique, publié en Russie en 2008, plusieurs fois réédité depuis et récompensé du prix russe Félix Stilmark « Nature et Littérature ». Le titre de sa traduction française est L’ours est mon maître, paru chez Transboréal en 2016. Une courte vidéo de Russia Beyond The Headlines (en russe) présente aussi le travail de Valentin Pajetnov.

Kodiak, Île Emeraude d’Alaska

Par Sébastien

Si Kodiak désigne à la fois un archipel, une île, une ville, un crabe et un ours, c’est avant tout un condensé de ce que le 49ème des Etats Unis offre de meilleur.

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L’archipel côtier est situé à environ 405 km au sud d’Anchorage, dans le golfe d’Alaska. Un ferry au départ de la jolie ville d’Homer, résidence de nombreux artistes, y conduit par exemple en une dizaine d’heures. Les résidents rendent la traversée très conviviale pour les rares touristes !

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A l’arrivée, on découvre sur 13 890 km² de terres émergées une quarantaine de petits glaciers, de nombreux cours d’eau et des centaines d’espèces animales, terrestres ou marines. Kodiak est aussi l’Île Emeraude d’Alaska, très connue pour sa pluie, ses ours et pêches miraculeuses. La seconde plus grande île des Etats-Unis après Hawaï donna son nom à l’archipel. Avec 160 km de long et une largeur variant entre 16 et 96 km, on peut s’y promener longtemps sans croiser personne. Montagneuse, elle est couverte de forêts au nord et à l’est, un peu moins denses dans le sud. Ses baies et fjords profonds, libres de glace, permettent le mouillage des navires en hiver.

Les Amérindiens Alutiiques, présents sur Kodiak depuis 7 500 ans, vénéraient la force et la ruse des ours. Ils utilisaient leurs sentiers pour circuler à l’intérieur des terres et comptaient sur eux pour survivre. Cette interaction fut bien sûr bouleversée par l’arrivée en 1763 des premiers Européens, des Russes chasseurs et négociants en fourrure. Ceux-ci fondèrent la ville de Kodiak, capitale de l’Amérique russe de 1792 à 1799. Le patrimoine rappelant cette époque est soigneusement mis en valeur. L’office orthodoxe est toujours pratiqué dans l’église couronnée de bulbes bleus, reconstruite il y a quelques décennies.

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Petit miracle voilé d’encens que ces icônes d’inspiration byzantine au pays de l’Oncle Sam ! Les collections du musée Baranov occupent pour leur part le plus vieux bâtiment en bois d’Alaska, autrefois dépôt et magasin pour le négoce de la fourrure. Elles voisinent avec celles de deux autres musées : l’Alutiiq Museum et le Kodiak Military History Museum. Avec un peu plus de 6 000 habitants, la ville de Kodiak regroupe aujourd’hui un peu moins de la moitié de la population de l’archipel.

L’île Kodiak est en grande partie une réserve naturelle nationale, National Wildlife Refuge sans route ni piste. Parmi les 250 espèces d’oiseaux recensées, des pygargues à tête blanche, mouettes tridactyles, sternes arctiques et de nombreux limicoles s’y reproduisent, pour le plus grand bonheur des photographes et ornithologues. L’archipel est aussi réputé pour ses espèces endogènes, notamment le crabe royal kodiak et surtout l’ours kodiak, sous-espèce de l’ours brun considérée avec sa cousine blanche comme le plus grand carnivore terrestre.

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Les plus grands mâles peuvent atteindre 4 m de hauteur quand ils se lèvent sur leurs pattes arrière ! Pour une masse de 850 kg… Elle est en moyenne de 500 kg pour les mâles et moitié moindre pour les femelles. C’est que l’ours Kodiak, omnivore, se nourrit essentiellement de saumons riches en protéines et graisse. Chassée de façon raisonnée, la population plantigrade de l’archipel n’a jamais été aussi élevée et dodue. Elle est estimée à un peu plus de 3 500 individus. Une excursion de quelques heures en hydravion permet d’une part de survoler leur territoire à l’apparence vierge et inexplorée, d’autre part d’accéder à des sites privilégiés où voir des dizaines de ces bêtes puissantes, en pleine nature, à faible distance mais toujours respectueuse de leur essence sauvage.

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L’activité économique de Kodiak repose sur le tourisme, l’exploitation forestière, l’élevage, de nombreuses conserveries et surtout la pêche, notamment au saumon, flétan et crabe.

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La rivière Karluk est célèbre pour ses remontées de saumons sauvages. On pratique aussi la chasse au daim noir de Sitka, au cerf élaphe et aux chèvres sauvages, ainsi que la cueillette de baies en été et à l’automne : ronces remarquables, bleuets, différentes canneberges… Les promesses gastronomiques sont bien tenues ! En parfait contraste, le sud de l’île ouvert sur l’océan Pacifique est idéal pour le lancement de missiles balistiques et, sur certaines orbites, de satellites. En service depuis 1998, le Pacific Spaceport Complex-Alaska (PSCA) est une base de lancement à but militaire et commercial, disposant de deux pas de tir. L’île abrite également une grande base de l’US Coast Guard, l’Integrated Support Command Kodiak, mondialement connue car l’action du film Coast Guards (2006) avec Kevin Costner se déroule en partie là-bas !

La Chandeleur, l’ours et Nord Espaces

Par Sébastien

L’ours fut longtemps la figure dominante du bestiaire des Germains, Celtes, Slaves, Baltes et Samis (Lapons). Dans de nombreuses cultures antiques, un culte célébrait la fin de son hivernation, symbole de fertilité et du retour de la lumière. Mais dès le 5ème siècle, l’Eglise Catholique interdit cette pratique et la remplaça par la Chandeleur, Fête des chandelles appelée « Chandelours » dans plusieurs régions françaises jusqu’au 18ème siècle ! L’homme entretient donc avec l’ours, symbole de puissance et de courage, une relation très singulière. Jusqu’à parfois le considérer comme une sorte de double. L’ours est aussi l’un des animaux fétiches de Nord Espaces et de son alter ego, Espaces Andins . Jugez-en plutôt !

Seule espèce présente en Amérique du Sud, l’ours à lunettes présente un pelage sombre et deux cercles de couleur crème autour des yeux.

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Pesant entre 60 et 175 kg, il peut rester quatre jours dans un arbre, à 15 mètres de haut, sa nourriture à portée de patte ! Aussi baptisé ours des Andes ou ukumari, il fréquente autant les forêts tropicales que les prairies d’altitude et déserts d’épineux. « Frère ainé » en Colombie, c’est un personnage important du carnaval d’Oruro en Bolivie. On le rencontre aussi au Pérou, en Equateur et Argentine.

Dans l’hémisphère nord, le pelage de l’ours noir d’Amérique peut aussi être roux, brun, gris argenté, beige, crème, blanc ou bleuté. Sous-espèce très rare et blanche, l’ours Kermode ne vit qu’en Colombie-Britannique où, friand de fruits, il n’hésite pas lui non plus à grimper aux pommiers.

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De loin le plus abondant des ursidés, l’ours noir ou baribal n’hésite pas à chercher sa pitance près des habitations humaines.

En Asie de l’Est, par exemple dans l’Extrême-Orient russe, l’ours à collier est reconnaissable à son croissant blanc sur la poitrine. Malheureusement trop apprécié de la pharmacopée chinoise, l’ours noir d’Asie est aussi connu sous le nom d’ours du Tibet.

La silhouette de l’ours brun est caractérisée par une bosse au niveau des épaules, faite de muscles et de graisse. Ses 16 sous-espèces présentent de notables différences de taille et de pelage, la couleur de ce dernier variant du beige clair au marron foncé. En Europe, le « Grand-Père » est notamment présent en Norvège et Suède, le « Porteur de fourrure » en Finlande, le « Vieil Homme » en Laponie, le « Large pied » en Estonie et autres Pays Baltes, le « Mangeur de Miel » en Russie. Le grizzly est la sous-espèce majoritaire en Amérique du Nord. De stature variable mais souvent grand, il doit son surnom à sa fourrure à l’aspect grisonnant. Son cousin l’ours Kodiak, baptisé d’après l’île où il vit en Alaska, dépasse parfois les trois mètres de haut quand il se tient debout. Il ressemble ainsi beaucoup à l’ours du Kamtchatka, présent sur la péninsule russe. En Mongolie, l’ours de Gobi a un pelage bronze taché de blanc sur les jarrets avant et le cou. On n’en compte plus qu’une vingtaine de spécimens…

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Tout en haut du monde, l’ours blanc est chez les Inuits un esprit protecteur, censeur ou ancêtre des hommes. On l’observe notamment au Manitoba, Groenland, Svalbard, en Terre François Joseph et Tchoukotka. Excellent nageur, il peut plonger à 20 m de profondeur et s’éloigner à plus de 100 km de la banquise ! Se nourrissant essentiellement de phoques, il a récemment été filmé en train de pêcher l’omble arctique dans une rivière du nord-est du Canada. Pesant entre 150 et 650 kg, le plus grand carnivore terrestre cherche aujourd’hui à s’alimenter plus au sud, tandis que l’ours brun monte vers le nord. Les croisements entre grizzlys et polar bears, aujourd’hui avérés dans la nature, sont parfois désignés sous le doux nom de grolars…

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Pour Sylvain Tesson, « une bête est un dieu, c’est-à-dire l’incarnation d’un mystère. En croiser une est une jouvence, un tressaillement, un viatique que l’on serre au fond de sa mémoire et que l’on emporte en soi pour le reste de ses jours ». Vous croiserez le 2 février la piste de l’ours. Sachez que vous pouvez la suivre toute l’année à Paris, près de Denfert-Rochereau.

Conseil Nord Espaces: voir absolument l’exposition sur l’ours au Museum d’Histoire Naturelle, jusqu’au 17 juin 2017